vendredi, février 24, 2006

Quelques arpents de neige au Canada...

Voltaire, homme des rois et roi des hommes d'esprit

Note de l'auteur : Ce papillon littéraire, que j'ai adressé à M. Lucien Choudin (de la Fondation Voltaire à Ferney), est tiré de « Choses utiles et agréables », Bulletin No 11, Janvier 2006, publié par la Fondattion Voltaire à Ferney. Le propos prend prétexte d'une suite de courriels échangés entre Chicoutimi et Ferney-Voltaire, pour revisiter les mots tenus par Voltaire à l'endroit du Canada. Nous en profitons pour saluer nos amis de ce merveilleux coin de pays, dont la mission est de faire connaître l'oeuvre de cet extraordinaire génie littéraire, et plus particulièrement M. Choudin, l'auteur du livre d'art « Le Château de Voltaire, Deux siècles d'images ».

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Il est de la destinée de l’humanité de se découvrir une conscience ; et il est de la mienne d’être tourmenté par le but de mon existence. Russel Bouchard

Cher ami voltairien, M. Choudin,
Vous avez raison de le dire : nous avons cette passion commune pour cet exceptionnel génie que Voltaire. Bien sûr que je connais la fameuse phrase sur le Canada, lancée en bourrasque (1) dans le fabuleux « Candide », qui, soit dit en passant, est une des trois œuvres littéraires qui m’ont le plus impressionné (les deux autres étant, le « 1984 » d’Orwell, et le « Menaud maître draveur », du Canadien français Félix-Antoine Savard). Mais Voltaire n’a pas poudré son méchant sel contre le Canada uniquement dans « Candide ». Il s’est également repris, et, encore là, avec beaucoup d’éloquence, dans son « Essai sur les mœurs », 1756 (« pays couvert de neiges et de glaces huit mois de l’année ») ; dans ses « Notes sur Olympie », 1762 (« un coin de terre endurcie sous la glace pendant sept mois, et stérile pendant les cinq autres ») ; et dans son extraordinaire « Précis du Siècle de Louis XV », 1768, où il n’en réussit pas moins une analyse très pointue de la faiblesse militaire française en Amérique, dont Louisbourg, une invitation à l’envahisseur plutôt qu’un obstacle. Ce qui n’eut pas lieu de déplaire à tous les Bigot (2) de Versailles et à Louis XV, il faut dire aussi, le vrai coupable —pour les Canadiens français— de la défaite des Plaines d’Abraham (3).

Voici, du reste, ce que j’écris à ce propos dans un livre inédit (« Sur la piste de Jean-Daniel Dumas, un héros [Français] authentique de la guerre de la Conquête »), où je prends prétexte d’un mémoire oublié pour revoir les temps forts de cette catastrophe historique, autant pour les Français que pour les Canadiens français. Permettez que je cite un peu long mon propre texte : « Lorsque la guerre de Sept Ans s’échoue pour mourir dans le traité de Paris, la France, comme un ours blessé, se réfugie dans ses derniers sous-bois coloniaux pour lécher ses plaies. Mais si mauvaise et si humiliante soit-elle, la paix est généralement bien accueillie tant au sud et au nord que dans le Midi. Si Voltaire est content, la France l’est tout autant puisqu’il s’en fait le pouls et qu’elle l’observe comme un phare. Le philosophe est pratique. Certes, il a la main près de son escarcelle puisqu’il en faut bien un peu, mais il a de l’âme. À travers la voix des personnages de «Candide» (4) qui raisonne justement aux derniers coups de canon de cette horrible tuerie, il a su décrire la futilité de la guerre avec une rare puissance ; il a su parler à tous, au peuple comme aux rois qui se sont mutuellement essoufflés sur le champ de bataille de l’intolérance qui n’est jamais loin derrière celui de l’orgueil. « Je suis comme le public, j’aime beaucoup mieux la paix que le Canada ; et je crois que la France peut-être heureuse sans Québec », écrit-il à Choiseul qui cumule depuis peu les ministères de la Marine et de la Guerre ; « tous disent qu’on doit vous bénir, si vous faites la paix à quelque prix que ce soit. Permettez-moi donc monseigneur de vous en faire mon compliment. » (5).

Cela dit, si Voltaire a été mon mentor dans mes apprentissages de la belle langue française et dans une certaine manière de dire les choses à la XVIIIe (parfois, quand l’hiver me prend de l’intérieur, je suis un nostalgique de ce fabuleux siècle des Lumières où se sont heurtées les plus belles conquêtes de l’humanité créatrice, où le sublime a fait l’éloge de l’horrible) ; cela dit, c’est donc plus particulièrement en m’apprenant à me libérer de l’esprit des maîtres, qu’il a réussi à obtenir mon adhésion. D’un bord comme de l’autre, Voltaire est excessif. Bien qu’il se prétende du contraire, son approche de l’Histoire est subjective (« Toute certitude qui n’est pas démonstration mathématique n’est qu’une extrême probabilité : il n’y a pas d’autre certitude historique » (6) ; ce qui n’est, encore là, que partiellement vrai ! (7)).

Sur certains points, sur la haine portée à la médiocrité humaine, à l’intolérance et à l’injustice, il est le plus lumineux phare qui soit et aurait fait pâlir celui d’Alexandrie ; par ses flatteries courtisanes, par son esprit revanchard, par l’accomplissement vaniteux qu’il donne lui-même à son œuvre, par son incapacité de subir la moindre critique qui lui porte ombrage, et par son acharnement à faire taire ceux qui ne pensent pas comme lui (Rousseau, par exemple), il m’est l’écueil à éviter, il est le plus humain des hommes. À maints égards, il est mon antithèse ; et bien qu’il soit cela, il est aussi celui qui m’a appris à être de mon école, l’étincelle qui a mis le feu à ma lampe.

Voltaire a été l’homme des rois, et le roi des hommes par son esprit, une étrange dualité qui n’est pas étrangère à tout ce qui est magnifique, sublime (« ma destinée était de courir de roi en roi » (8), rappelez-vous ce voltige, du pur génie !). L’étrange et l’insolite par le travers des conventions, la finesse dans les contradictions. À certaines occasions, nous aurions été les plus grands amis du monde ; à d’autres, j’aurais tout fait pour être son meilleur ennemi comme il me plaît de le dire souvent. Il a joué dans les châteaux comme on joue dans les bois ; j’ai joué dans les bois, comme on joue dans tous les châteaux. Voilà toute la différence qui nous rassemble…

Russel Bouchard
Historien
29 décembre 2005

Notes et pièces justificatives :
1-Au Canada, une bourrasque est un coup de vent subit, chargé de pellicules de neige. On pourrait également dire un sursaut de poudrerie.
2- Bigot : intendant français crapuleux qui précipita la défaite française au Canada. Banni de France après le procès intenté par le Roi contre les concussionnaires Français, déchu de ses biens, il se réfugia en Suisse.
3-Bataille rangée qui eut lieu le 13 septembre 1759 au pied des fortifications de la ville de Québec et qui en un quart d'heure décida de la perte par la France de ses colonies d'Amérique du Nord. Les deux généraux ennemis, le Marquis de Montcalm et le Britannique James Wolf y trouvèrent la mort.
4- Relire à ce propos le chapitre troisième de « Candide ».
5-Voltaire à Choiseul, 6 septembre 1762. In Russel Bouchard, Sur la piste de Jean-Daniel Dumas, un héros authentique de la guerre de la Conquête / Essai biographique suivi d’une présentation critique et annoté de son « Traité de la défense et de la conservation des colonies (1775), Chicoutimi, 2005, 245p. (Non publié)
6-Dictionnaire philosophique.
7-En fait, il n’y a aucune certitude en Histoire —même mathématique—, c’est là la seule certitude qui soit.
8-Mémoires pour servir à la vie de M. Voltaire écrits par lui-même.

5 Comments:

Anonymous Anonyme
dit :

Très intéressant M. Bouchard.

Je me félicite de vous avoir donné l'envie de ce blogue... très, très "nutritif", soit dit en passant.

G.V.

10:29 p.m.  
Anonymous Russel Bouchard
dit :

En effet, c'est bel et bien vous, mon cher Guy Vandal, qui m'avez donné ce goût. Vous avez été mon professeur et architecte dans cette conquête internétoise, que cela soit dit et noté.

Merci à vous. Et merci de continuer de me lire.

Akakia

9:55 a.m.  
Anonymous Mikael Lalancette
dit :

Suivre le blogue est hors de tout doute une passion. On attend le texte suivant avec impatience.

Bonne continuité! M.L.

12:54 a.m.  
Anonymous Marie Mance Vallée
dit :

Cher M. Bouchard,

Mille mercis pour votre blogue qui nous permet, en l'espace de quelques instants, de nous extraire de la médiocrité ambiante québécoise que nous connaissons depuis des décennies maintenant et qui, hélas, a fait son oeuvre chez nos gens, bien qu'ils soient de plus en plus scolarisés, nous dit-on.

Votre délire et le nôtre ne peuvent qu'être salutaires à vos lecteurs.

N'hésitez pas à ébranler le temple de la médiocrité; nous vous en sommes reconnaissants.

8:11 a.m.  
Anonymous Russel Bouchard
dit :

Je vous suis reconnaissant l'une et l'autre de vos bons mots, mais la popularité de ce blog et de celui sur les Métis est telle, que je ne suis plus capable de suivre. Vous me pardonnerez, je vous le demande, de ne pas toujours être densément actif là où vous vous manifestez. J'invite les passants à saluer ceux et celles qui interviennent. Cet espace communal est ouvert à l'intelligence humaine et vous en êtes les soldats.

Merci encore. Et suggérez-moi des pistes de discussions, sait-on jamais, peut-être serai-je en mesure d'ouvrir le feu dans cette direction...

Akakia

10:08 a.m.  

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